Stéphanie Gibaud : « Nous pouvons tous faire quelque chose pour notre pays »

Malgré les informations capitales et confidentielles qu’ils révèlent, les lanceurs d’alerte ne sont pas encore reconnus et protégés par la loi. Ainsi, les employeurs n’hésitent pas à les harceler et à les traîner en justice en guise de vengeance. C’est le cas de Stéphanie Gibaud, à l’origine de l’affaire UBS, qui depuis 2008, se bat contre les représailles de la banque.


Quel a été l’élément qui a déclenché votre révolte ?

En fait, mes supérieurs m’ont demandé de détruire des données, c’est-à-dire toutes mes archives informatiques ainsi que mes archives papiers, suite à une perquisition dans le bureau du directeur général de la banque. Sur le coup, je n’ai pas compris ce que l’on me demandait. J’ai été interpellée par la perquisition et je me demandais pourquoi on ne me parlait pas de quelque chose qui semblait important. Et comme ça a été le silence absolu, j’ai commencé à poser des questions. Je ne savais pas, à l’époque, que le fait de travailler avec des chargés d’affaire suisses était quelque chose d’éventuellement répréhensible. J’avais seulement la responsabilité du marketing et de la communication, ou comme disait UBS « ambassadrice de la marque ». Je devais organiser des événements pour faire signer des partenariats avec des marques de luxe. J’étais tout sauf quelqu’un qui gère des porte-feuilles financiers, c’est d’ailleurs pour cela que la banque m’a fait passer pour folle en disant que je ne savais pas de quoi je parlais. Sauf que j’étais au centre du dispositif, c’était moi qui captais les noms et adresses des chargés d’affaire de tous les clients pendant douze ans. Et le fait de lier les clients à des chargés d’affaire en Suisse ou au Luxembourg prouve que la banque pratiquait du « offshore » soit l’industrie la plus profitable au monde.

C’est donc le fait de vous sentir complice d’UBS qui vous a poussé à parler ?

A partir du moment où j’ai compris que le démarchage des chargés d’affaire suisses sur le territoire français pour leur vendre des produits « offshore » était illicite, je me suis demandée ce que je devais faire en tant que citoyenne, salariée, cadre, femme et mère. J’ai un ami juriste qui m’a dit que si je n’avais pas d’ordre écrit, UBS pouvait se retourner contre moi en disant que j’ai sciemment voulu détruire mon outil de travail. Dans ce cas là, c’est du pénal. Je me suis alors demandée où était ma responsabilité si je souscrivais au système UBS. J’ai finalement pris un avocat et suis allée voir l’inspection du travail. Ensuite, ça a été une véritable descente aux enfers pour moi. J’étais insérée dans la société avec un travail festif, sans lien avec les transactions financières, et je me suis retrouvée au cœur d’une des plus grosses affaires financières mondiales.

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« Si chacun de nous se sentait plus responsable, nous vivrions dans un monde meilleur »

Et votre acte a profité économiquement à l’État français finalement…

C’est en effet ce que Monsieur Sapin a déclaré dernièrement puisque 21 milliards d’avoirs non déclarés ont été récupérés par la France en 2015. Et depuis 2013, 3 milliards d’euros rentrent chaque année dans la cellule de dégrisement à Bercy (siège du Ministère de l’économie, de l’industrie et de l’emploi ndlr) grâce aux lanceurs d’alerte. Ceci prouve que nous pouvons tous, à notre niveau, faire quelque chose pour notre pays. Si chacun d’entre nous se sentait plus responsable, nous vivrions dans un monde meilleur.

Vous ne regrettez donc en rien d’avoir lancé l’alerte ?

Non. Et de toute manière, personne ne me redonnera ces huit ou neuf années de perdues. Je ne suis pas quelqu’un qui vit dans le passé. Grâce à l’action des lanceurs d’alerte, personne ne peut dire qu’il ignore cette affaire aujourd’hui. Nous y laissons nos vies familiales et professionnelles mais nous sommes les précurseurs d’un véritable mouvement citoyen. De Wikileaks à UBS, en passant par Mediator, nous disons tous la vérité sur ces affaires cachées du grand public et empêchons certains de poursuivre leurs actions illégales.

Même s’ils ont été dénoncés, sont-ils en quelque sorte protégés par la législation ?

Le problème, c’est que les individus à la tête de l’État ne sont pas là pour le bien commun mais pour leur carrière. C’est ce que je dénonce même si cela pourrit ma vie. Je trouve qu’il est très important pour les générations futures de marquer l’histoire avec des faits incontestables. Bercy a communiqué sur ces affaires donc il y avait des délits. Pourquoi les gens qui ont participé à évader le fisc n’ont pas de peine de prison ? Je milite pour que ces dirigeants de banque aillent en prison. Tant que ces gens ne sont pas punis pénalement, ils ne comprendront pas. La langue des banques, c’est l’argent. Il est inutile de leur donner des grosses amendes, même atteignant des milliards, puisque c’est leur moyen de fonctionnement.

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« Je milite pour que ces dirigeants de banque aillent en prison »

Si vous aviez eu plus de soutiens, que ce soit de la part de l’État ou des journalistes, vous seriez-vous lancée en politique aux côtés de Nicolas Dupont-Aignan aux élections régionales de 2015 en Île-de-France ?

Je reste une personne indépendante. J’ai rencontré Nicolas Dupont-Aignan à l’Assemblée nationale lorsqu’il travaillait sur les paradis fiscaux et la fraude à la TVA (Taxe sur la valeur ajoutée ndlr). C’est le seul homme politique, patron de parti, qui m’a dit que mon histoire était rocambolesque. Le seul qui m’a demandé comment il pouvait m’aider.

Ne craignez-vous pas être victime d’une récupération politique ?

Non. J’insiste bien sur le fait qu’il est le seul à m’avoir soutenu. D’ailleurs, dans les deux gros partis qui nous dirigent par alternance, il n’y en a pas un qui m’a apporté son soutien. Aucune des majorités de députés PS et Les Républicains n’évoque le problème de l’évasion fiscale.

L’idéal serait donc un rassemblement citoyen…

Exactement. Aujourd’hui, nous ne pouvons malheureusement plus revenir à la Grèce Antique avec des députés citoyens choisis par tirage au sort. C’est cela la véritable démocratie. Chacun a le droit à la parole quelque soit son salaire, son âge, sa religion ou sa couleur de peau. Nous sommes encore dans un système pyramidal qui, selon moi, devrait changer. L’esprit des gens évolue. Je sens un progrès, ils ont un questionnement qui n’existait pas avant.

Propos recueillis par Maxime Buchot et Simon Bolle

Photos : Simon Bolle

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